Je lisais sans m'en rendre compte une majorité d'auteurs masculins. Puis j'ai changé.
Je me suis aperçu après une bonne trentaine d'années de lecture que je lisais une très grande majorité d'auteurs plutôt que d'autrices.
Étais-je un abominable lecteur machiste pour autant ?
Difficile de penser que la lecture de Modiano, de Camus ou de Sartre amènerait à lire avec ses couilles. Pourtant, les héros littéraires de mon enfance et de mon adolescence étaient bien des écrivains. Des hommes. J'ai toujours lu les livres des écrivains à qui je rêvais de ressembler. Devenir un héros de guerre puis être nommé consul général à Los Angeles, être marié à une actrice belle et engagée, et se rêver en Romain Gary. Lire "la promesse de l'aube" et pleurer devant l'amour immense d'un homme pour sa mère...
La sensibilité littéraire devrait normalement immuniser du machisme ...Mais que penser de ces écrivains qui cultivèrent dans leur vie personnelle et dans leurs romans des valeurs viriles ?
Survivre à la grande guerre, être grand reporter, alcoolique, homme à femme, chasseur de lion, amateur de mise à mort de taureau, être reconnu mondialement et se vivre comme un futur Hemingway. Un auteur que d'aucuns qualifieront de viriliste, d'égotiste, de coureur de jupon bipolaire. Un repoussoir ? En littérature être un écrivain et un salaud n'est pas rédhibitoire. Et n'altère pas la qualité de l'œuvre. À priori.
On peut tenter de séparer l'œuvre de l'auteur mais bien souvent et depuis le "Emma Bovary c'est moi" cet exercice de découplage se révèle impossible. L'œuvre n'est que résonance d'une vie incarnée et toute littérature est en cela autobiographique. Alors difficile de s'identifier au genre opposé quand on est un lecteur homme ?
La question est évidemment provocatrice.
Aujourd'hui j'ai envie de dire d'ailleurs "Duras, Sagan, Ernaux, c'est moi".
En tant que lecteur je me suis confronté avec les choix littéraires de mes contemporains. J'ai changé grâce à la fréquentation de mon club littéraire : Je partage le plaisir mensuel de me retrouver avec des amies et amis pour discuter de romans et disséquer structures narratives ou styles d'écriture à la lumière bien souvent du parcours de vie des auteurs et autrices sélectionnés. Ce club littéraire modeste, nous sommes une dizaine de membres actifs, a tout de même eu un effet immense sur mes lectures : j'ai orienté différemment mes choix de lecture, me suis ouvert aux choix des autres qui étaient d'ailleurs bien souvent des femmes. Je suis allé vers les autrices sans que cela ne constitue un mea culpa de genre, sans que je n'en fasse un choix progressiste ou une posture politique. Simplement le club choisissait plus régulièrement que je ne le fais des écrivaines. En les mettant au programme de nos lectures. Puisque nous programmons deux mois à l'avance le livre qui sera lu par tous et débattu. Le choix se fait par vote. Il y a une majorité de femmes au club mais aussi des hommes qui aiment davantage les autrices que moi.
Je pense aussi que ma propre sensibilité a évolué avec l'âge, la prise de conscience aussi, la rencontre avec des autrices capitales. la lecture de Virginie Despentes et de son King Kong Théorie aura joué comme un détonateur voilà une dizaine d'années. Puis la redécouverte de Duras, lue sans doute trop jeune au départ, ou le plaisir immense à m'immerger dans l'œuvre de Sagan, injustement brocardée parfois comme une autrice légère.
L'économie du livre fait encore la part belle aux auteurs. Le dernier prix Nobel attribué à Annie Ernaux a rappelé que les femmes restent minoritaires dans l'attribution de prix. J'adore Ernaux car elle me familiarise avec tout un ressenti et des problématiques féminines qui devraient aussi concerner les hommes : IVG, viol, soumission aux lois non écrites du genre. Loin de moi l'idée de revendiquer des quotas, de faire du genre le trébuchet dès la valeur. Si on aime lire c'est qu'on aime être libre, s'évader, vibrer à la découverte de personnages féminins qui peuvent s'animer sous la plume d'hommes ou de femmes auteurs sans que le genre ne soit un obstacle à la puissance d'incarnation.
Oui, Emma Bovary, c'est moi. c'est nous, c'est toi. Flaubert ou Duras ouvrent la porte vers un monde sans genre. le monde des lettres. Mais développer une sensibilité féministe à la lecture des autrices c'est possible. Et sans doute souhaitable. Même s'il n'y a pas de projet politique derrière chaque livre que nous lisons.