Contre la censure de Bastien Vives

L'auteur de BD Bastien Vives ne pourra exposer ses œuvres au prochain festival d'Angoulême. Elles feraient l'apologie de la pedophilie et présenteraient une vision hypersexualisée de la femme selon certaines associations.

La littérature, mon cul !
4 min ⋅ 16/12/2022

"En 2022 en France on censure…"

Je ne connaissais pas Bastien Vives. Mais cet auteur de BD ne pourra présenter ses œuvres à Angoulême sous la pression de certaines associations féministes et autres ligues de vertus et cela me dérange profondément.

Bien sûr, personne n'est obligé de suivre l'homme dans ses provocations et de cautionner tout ce qu'il dit. Ce qu'il a écrit sur Facebook il y a quelques années à l'encontre d'une autre dessinatrice est degueulasse. Mais refuser qu'il expose ses œuvres parce qu'elles traitent du sujet de la pedophilie, parce qu'elles présentent une vision hypersexualisée de la femme, est une atteinte profonde à la liberté d'expression et de création.

Il serait souhaitable qu'un autre lieu culturel présente ses œuvres. Car le public a le droit de se faire une opinion. Et que les dégoûtés n'ont pas le droit de qualifier ceux qui ne le sont pas de dégoûtants. Le camp du bien ça suffit.

Je n'ai pas peur de le dire : Certaines néo-féministes ont parfois un problème avec le sexe. Cela va pourtant à l'encontre du principal combat féministe historique : le droit à disposer de son corps qui sous-tend aussi le droit de disposer de son plaisir librement et de le représenter avec la même licence. Seules, avec des hommes ou des femmes, sans tabou et dans le consentement entre adultes, dans la vraie vie. Mais les œuvres de fiction qui traitent du sexe ne relèvent pas de la pornographie mais de la littérature et peuvent déroger à ces principes : Le sexe non consenti, violent, humiliant même, à droit de cité dans les œuvres de fiction sans que cela ne constitue une incitation à quoi que ce soit.

En clair : Bastien Vives peut parler de pedophilie dans une œuvre de fiction et ne pas être pour autant un promoteur de la pedophile. C'est le cas bien connu de "Lolita" dont son auteur, Nabokov, avait cru sincèrement défendre la cause de l'enfance et qui ne comprit pas le scandale mondial que son œuvre provoqua. Il y a des thèmes sensibles ou détonnants, certes. Être un auteur sulfureux expose à des réactions contrastées. Les sensibilités évoluent. Si un temps la pedophilie a ete célébrée par Matzneff et consort et avait droit de cité dans les dîners en ville, la cause de l'enfance a désormais, et c'est heureux, plus de défenseurs. Mais un auteur de fiction doit malgré tout être défendu pour laisser le champ de la fiction ouvert. Même quand l'image qu'il renvoie est celle d'un con narcissique qui choisit de flirter avec la ligne rouge. Même quand ses déclarations publiques sont border line.

Devrait on refaire le procès de Madame Bovary car l'œuvre présente un personnage féminin qui utilise le sexe comme une tentative d'émancipation ? un personnage que certaines féministes pourraient voir comme "amoral" ou dégradant l'image de la femme ?

Devrait on interdire l'amant de Duras ou un barrage contre le pacifique car une mère semble prostituer ou en tout cas monnayer l'accès à des faveurs sexuelles d'une jeune fille mineure ?

Le féminisme est émancipation par la lutte pour l'égalité, comme la littérature est émancipation par l'esprit. Ceux qui s'attaquent aux livres semblent se situer au dessus des autres et leur sensibilité au dessus des lois. Car nous avons un arsenal juridique puissant, pourquoi nous substituer aux juges ? les écrits qui dérogent à la loi doivent être condamnés par les tribunaux. incitation à la haine à la pedophilie, au racisme etc…Mais ceux qui ne dérangent qu'une morale donnée ou une sensibilité précise ont droit de cité. On est libre de ne pas acheter, on est libre de critiquer, mais la censure est un échec et contrevient à nos valeurs, celles de Voltaire, Rousseau, celles d'Hugo et de Camus.

Pour essaimer, le féminisme doit être inclusif, amener les hommes à partager le combat. La fiction féministe peut y aider. Je suis en train de lire "cher connard" de Virginie Despentes et cette autrice n'y va habituellement pas de main morte avec les hommes dans ses interviews. Mais avec ses œuvres elle permet de conscientiser un lectorat masculin au harcèlement, à la logique de domination ou à la violence sexuelle de façon efficace. Respectons les auteurs et les autrices et utilisons la fiction pour nous émanciper de nos présupposés ou de nos tabous. Faisons confiance aux lectrices et lecteurs et à leur libre arbitre. C'est pourquoi je ne lirai pas Bastien Vivien et continuerai à lire des autrices d'aujourd'hui. Mais que j'aime laisser le choix aux autres.

La littérature, mon cul !

Par Boris Faure

Ex plume de la ministre de la francophonie (2012-2014) , auteur et chroniqueur pour differents médias (Lesfrancais.press, Franc-Tireur, Sud Radio) Je vis depuis 20 ans à l'étranger. Après Maurice et la Pologne j'ai posé mes valises à Bruxelles où je suis membre d'un club littéraire depuis 10 ans.

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