15 ans, la testostérone, la plage de la Grande Motte et des Hobbits.
1988
c'est un été adolescent. David et Jonathan dans mon Walkman et cette question candide et sensuelle en ritournelle dans mes oreilles : "Est-ce que tu viens pour les vacances"?
Il faut être honnête, je viens surtout contraint et forcé avec mes parents pour des vacances sans originalité à la Grande-Motte. je me souviens encore de ce mois de Juillet à l'ombre des pyramides de béton brûlant, un été embarrassé par les poussées de testostérone et par cette moustache impromptue qui ourle ma lèvre d'un liseré noir inélégant... Et que dire de ce système pileux déréglé qui aurait été moins extravagant sur un chimpanzé que sur moi, jeune garçon pubère de 15 ans ?
La présence de mes parents dans le petit studio du bord de mer est comme une anomalie tendre et poisseuse, les coquillettes-jambon et les louches de purée mousseline de maman sont remplies d'un amour dont je ne veux déjà plus. Papa s'endort devant les étapes du Tour mais Pedro Delgado n'a cure de ses ronflements et pédale, imperturbable hidalgo, vers la victoire sur les Champs.
Je ne suis plus un tout petit garçon et si les autos miniatures qui attendent sur l'étagère veulent me ramener vers l'enfance, les rires des petites voisines qui pédalent en short en jean sur le parking bitumé font naître en moi de bien plus troubles sensations de caleçon. L'adolescence cet écartèlement étonnant entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore. Un dilemme permanent. Et la masturbation frénétique qui tente de le résoudre momentanément. Les après-midi de plage en famille je suis aussi à l'aise sur ma serviette qu'un hamster coincé dans un grille pain. Les châteaux de sable de ma petite sœur ne m'inspirent que moquerie. Et mon père punit ces railleries d'un exil à l'ombre du studio. Ce qui n'est pas pour me déplaire. Car la branlette de rigueur évacuée, un trésor jusque-là ignoré m'attend sur l'étagère au dessus des dinky toys. Un vieux reader digest que je feuillette négligemment. Et cet article illustré qui m'aspire et m'inspire car on y parle d'un auteur à la réputation jusque-là inconnu, Tolkien, héros de l'héroic - fantasy, romancier magicien capable de faire surgir tout un monde, la terre du milieu, de son imagination fertile. J'attends impatiemment le retour de mes parents de la plage et une fois revenus je les presse de m'accompagner à la librairie de la grande avenue orthogonale à la mer. J'ai le cœur battant, il me faut ce livre qui me fera supporter la plage, oublier mon sexe turgescent, ce livre qui illuminera les murs de bétons du studio trop étroit. Ce livre je ne le quitte pas de l'été. Je suis Frodon quittant la comté sans compter ses pas. Je suis le Hobbit impavide à la conquête du vaste monde, je suis le porteur de l'anneau écrasé d'une responsabilité trop grande, je suis le compagnon d'infortune de Gollum...
j'oublie David et Jonathan, j'oublie les cuisses galbées de mes jeunes voisines cyclistes, j'oublie les coups de soleil qui brûlent ma peau de lecteur des sables blanc de peau, j'oublie même mes 15 ans...
je me souviens aujourd'hui.
Le temps est passé sur les étés des vacances qui se sont enchainés avec le va et vient inexorable des vagues sur la grève.
La plage de la Grande Motte a reculé face à la mer. Des digues de béton tentent d'organiser la résistance de la plage face aux flots conquérants.
Notre terre s'est depuis réchauffée et se meurt lentement sans que Sauron ne soit à incriminer.
Ce temps enfui n'a pas érodé les bouffées de félicitée du jeune lecteur qui se souvient de cet été 88 passé au milieu des elfes flamboyants et des nains querelleurs, des orques redoutables et des magiciens de légende...
Vieux lecteur aux yeux désormais usés combien donnerais-je pour redevenir le porteur de l'anneau, celui qui laisse derrière lui son trou de Hobbit avec l'appréhension légitime des périls à affronter ? Ce petit homme qui chemine vers l'horizon le regard écarquillé vers le vaste monde, marchant à l'unisson de ses compagnons d'équipée, j'aimerais tant lui ressembler... Frodon c'est moi...
j'avance dans les hautes herbes, le vent dans les cheveux, l'anneau brûle le bout de mes doigts et j'ai 15 ans à nouveau.