La parka qui pue de Michel Houellebecq ce trappeur

Une Camel Légend. La parka de Michel Houellebecq est devenue partie intégrante de la mythologie de l'écrivain. Au point qu'en aficionado absolu je veuille conter ici ma rencontre avec l'homme et sa parka. C'était en une fin d'après-midi grise à Varsovie où il venait présenter son dernier roman...Nouveau chapitre d'une histoire d'amour littéraire.

La littérature, mon cul !
6 min ⋅ 26/11/2022

« J’avais 20 ans. Et je ne laisserais personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». Paul Nizan avait parfaitement raison. Car le plus bel âge de ma vie n’a pas commencé à 20 ans mais seulement un an plus tard.   Pour mes 21 ans. Très précisément quand j’ai découvert l'existence biologique et littéraire de Michel Houellebecq.  C’était en 1994 par un de ces doux après-midi provençaux d’automne  subitement gâché par un Mistral soufflant en bourrasques sournoises. A Aix en Provence, la beauté du cour Mirabeau se perdait dans le tourbillon glacé de feuilles mortes en décomposition. Il y a a tant de particules végétales en suspension qu' à tout moment tu risques d'avaler un débris. Et je ne dis pas ça parce que c'est une ville de retraités. Non. Le cour Mirabeau violemment venté,  c’est un guet-apens pour sinus fragiles. Hypocondriaque en ballade, j’avais donc dû m’abriter de ce vent mauvais dans une librairie. C’est toujours mieux qu’une église comme abris. Car il y fait généralement moins froid. Qu’il est inutile d’y faire le signe de croix. Et qu’aucun bonhomme cloué à deux planches en bois n'est là pour vous reluquer en douce. Pensez donc, un homme habillé d’un seul slip et d'une couronne qui pique. Avec tous les enfants qui sortent du catéchisme. De quoi provoquer des cauchemars, ou pire, des vocations toutes cloutées. De quoi rêver de stigmates. Ou de devenir punk. Ah, c'est sûr, il y a des endroits moins gênants qu'une Eglise. En matière d'apaisement spirituel, c'est davantage vers ce temple de l'imprimé et de la parole écrite, que je me tournais plus volontiers. Une librairie, donc. Et la ville d'Aix n'en manquait pas. Pas plus que d'étudiantes en jupes raccourcies et d'étudiants en mocassins de cuir. La compagnie des livres m’apportait immanquablement son lot d'apaisement sacré et de soulagement extatique. C’était mieux que la masturbation, foutre dieu !  Et avec « Extension du domaine de la lutte », j’avais  trouvé mon dieu. Et quelques passages masturbatoires en prime.  Le livre m'attendait immaculé sur une étagère en pin blanc. Modeste d'aspect. Rayonnant à l'intérieur. Une irradiation littéraire, véritable particule d'uranium romanesque. L'écrivain apparaissait sur la 4eme de couverture : La nouvelle divinité apparue aux hommes ressemblait à s’y méprendre à un Droopy aux doigts jaunis par le tabac, habillant sa mélancolie d'une parka verte avachie. You Know what ? I’m happyAnd my nickname is melancholy. Extension ? Le récit des névroses d’un héros houellebecquien typique, informaticien de son état, économiquement intégré mais sexuellement largué. Extension ? une introduction rassemblée de tout l'oeuvre à venir. Dans un monde libéral on lutte, et puis on lutte encore. On gagne, et puis on perd. De l'argent. de la dignité. Et parfois quelques gouttes de sperme qui viennent à s'égarer. Et n'allez pas appeler ça de l'amour. Extension ? A ce stade de cette courte nouvelle, j'entends les échos de votre dialogue intérieur avec vous même.  Il ne va pas nous asséner son exégèse personnelle de toute l'oeuvre quand même ? Puis on l'a connu franchement plus drôle. Comme dans cette nouvelle où il enfilait un gigot. Tu crois qu'il a changé de boucher ? Il est pâlichon depuis quelques temps. Il doit pas manger de la bonne viande ni boire de la bonne eau. Puis l'automne et les courants d'air ça ne lui réussit pas. Je veux ici solennellement rassurer mon fidèle lectorat, qui me suit depuis que "le gigot" naquit tout ficelé de mon imagination et devint le chapitre 1 de mes publications sur Kessel.

Le plus intéressant chez Houellebecq, ce ne sont pas ses textes. C'est sa parka. Vous n'allez pas me croire d'ailleurs. Mais 14 ans plus tard j'ai pu approcher sa parka à moins d'un mètre. C'était en 2008. A Varsovie. En Pologne pour ceux qui ont du mal avec la géographie et qui croient que tout le monde est uniformément russe une fois le Rhin passé. Une conférence littéraire dont Houellebecq était l'invité. Car il arrive même aux polonais de lire quand ils ne prient pas dans les églises en buvant de la vodka. La parka de Michel avait un col fourré de couleur et de forme indéterminés. Un peu comme la dépouille d'un castor mort depuis longtemps. De grandes poches un peu partout. Vastes et profondes pour héberger les dépouilles d'autres castors trépassés.   Et c'est donc en marge de cette conférence à Gazeta Wyborcza (l'équivalent local du journal Le Monde) que la vérité a explosé. Aussi violente qu'une bombe lancée par un Stuka en piquet. Il devait d'ailleurs y en avoir encore logées dans le sous sol de la ville avec tout ce qu'ils avaient balancé les teutons en goguette en 39. Rock around the stuka. La parka sentait si fort la forêt, le rondin, le tabac et l'animal mort que, dans un éclair blanc, semblable à l'apparition de Jean-Paul 2 dans les rues de la ville, je fus illuminé par cette révélation  : Houellebecq ce n'était pas un écrivain. C'était un trappeur.  Je comprenais enfin cette irritabilité contre le monde moderne, ses villes, son monde salarié, ses filles qui se font offrir des mojitos sans barguigner les samedi soir de fête. Cette amertume boisée, c'était l'unique expression de la solitude de l'homme des bois. Son inadaptation à ce monde de cotations boursières et de blagues graveleuses à la machine à café, qui lui était si étranger.  La détresse sexuelle de ses personnages devenait tellement évidente. Le trappeur qui, après des mois de solitude dans le grand Nord - Je pense à l'Alaska et pas à Valenciennes - regarde avec un air plein d'envie le jeune écureuil qui s'attarde sous sa fenêtre et tend un piège à loutre en espérant attraper une femelle vivante. Ah, dieu, pourquoi nous as tu abandonné si seul dans les bois ? Ah dieu, pourquoi faut il que la chèvre soit si rare au Nord de Vancouver, et le col vert si plat du bec? Je contemplais cette parka à l'odeur si manifeste de sous-bois. On était si loin de Saint - germain des près à cet instant là. J'avais pour ma part un modeste teeshirt sur le dos. Vert lui aussi. J'ai même gardé une photo de la scène en souvenir. On y voit une parka verte face à un teeshirt vert. Ils semblent presque se flairer. Deviner une commune espèce. Mais pourquoi disserter sur leur accoutrement ? Parce qu'on sentait poindre un désir naissant d'accouplement. Une parka et un teeshirt emmêlés et neuf mois plus tard un petit pull sans manche qui serait né.  Mais je m'égare et je vous indispose je le sens bien. Vous vouliez parler de littérature. Et des feuilles blanches et propres des livres de grands auteurs. Et je blasphème presque avec mon trappeur Houellebecq et ses fantasmes animaliers.C'est le signe qu'il faut s'arrêter d'écrire pour aujourd'hui. Souffler la chandelle. En fredonnant que "le temps est loin de nos vingt ans". Comme le chantent les chefs scouts à la veillée au fond des bois pour endormir le camp de louveteaux autour du feu. En voyant passer le castor qui cherche à se dissimuler des hommes mais n'y arrive pas. Tel l'écrivain Houellebecq. Ce trappeur misanthrope pourtant aimé des hommes et de ses lecteurs. Qui les fuient sans cesse mais qui laisse sa trace musquée et sulfureuse derrière lui. Car la littérature est une traque qui nécessite mille pièges. L'écrivain traque l'inspiration pendant que le lecteur traque sa proie dans les librairies.

La littérature, mon cul !

Par Boris Faure

Ex plume de la ministre de la francophonie (2012-2014) , auteur et chroniqueur pour differents médias (Lesfrancais.press, Franc-Tireur, Sud Radio) Je vis depuis 20 ans à l'étranger. Après Maurice et la Pologne j'ai posé mes valises à Bruxelles où je suis membre d'un club littéraire depuis 10 ans.

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