Dans un gigot, hommage à Philip Roth

Philip Roth n'aura jamais le Nobel de littérature. De son vivant le jury suédois ne lui aura peut-être jamais pardonné la publication de "Portnoy et son complexe" et sa célèbre scène de copulation avec une tranche de foie à la crudité jugée obscène . Un hommage posthume s'imposait donc avec cette nouvelle auto-fictionnelle.

La littérature, mon cul !
6 min ⋅ 25/11/2022

"Dans un gigot, hommage à Philip Roth"

Je suis le roi des saligots. J’ai fourré mon sexe au fond d’un gigot. D’agneau.

Je perçois déjà vos doutes sur mon état mental. La tentation de l’appel téléphonique à la SPA pour signaler une maltraitance animale. Les filles vont se détourner de moi. Déjà qu’avec la toison de gorille qui me sert de système pileux c’était pas toujours évident de lever autre chose que des allemandes en vacances. Mais un fourreur de gigot ? Vous ne passerez jamais plus devant une boucherie sans un sourire gêné en pensant à ce pauvre Bobo le membre en étau dans son gigot à ficelles.

Je possède pourtant un alibi solide qui explique tout.

Tout ça c’est rien que la faute à la littérature.

« Je l’aime trop » comme le dit l’assassin d’enfant en regardant un petit garçon sortir de l’école tout seul.

J’aime trop les livres et la littérature américaine en particulier.

Quand j’ouvre « Portnoy et son complexe » du grand Philip Roth, j’en ai des suées. Le tee-shirt collé et le slip mouillé. J’ai la testostérone qui côte en bourse.

Portnoy, pour ceux qui ne le connaitraient pas, il s’enfile un morceau de viande de foie au milieu du livre. Faut bien dire qu’il a un bel et solide alibi. Une mère juive castratrice. C’est à dire un pléonasme. Tout le monde n’a pas de mère juive dans son ascendance, c’est vrai. Mais tout le monde possède un boucher à proximité de chez lui. Alors tout le monde devrait pouvoir comprendre le plaisir voluptueux de s’en payer une tranche.

Si je devais vous donner un conseil pour débutants, car ce récit vous aura donné des envies de pénétrations carnées, évitez le steack au poivre ou l’assaisonnement épicé. Sinon au lieu de turgescer vous allez gerser de la bourse au levier.

Mon boucher, quand il a su l’usage que je faisais de tous ses beaux gigots, il a préféré me conseiller du premier prix, des chutes de viandes. Du Mou de chat. Mais j’ai refusé catégoriquement. Comment voulez-vous voir grandir votre inspiration en vous agitant dans du Mou ? Il y a ceux qui aiment péter dans des bas de soie. J’aime fourrer le cou de l’oie. Surtout à l’approche de Noël.

J’ai donc continué à acheter de la belle viande, rien que des beaux morceaux. Mon boucher me regardait d’un air navré. Il en était presque déprimé. Est-ce que c’est pour ça qu’il a vendu boutique ? A sa place s’est installée une boucherie Hallal flambant neuve. Monsieur Djamel est arrivé avec son tablier tout propre et son doux regard azur. On lui aurait donné le bon dieu sans confession. Pourtant, très vite, certains de mes voisins s’en sont méfiés. Ils disaient qu’il tuait des agneaux dans sa baignoire, qu’il voilait sa femme et qu’il nous égorgerait tous avec ses longs couteaux.

Les voisins changeaient de trottoir quand ils approchaient de ses étals pourtant impeccablement tenus. A croire que les mouches le craignaient aussi car elles ne pointaient pas le bout de leurs ailes. Tout était propre et récuré.

Moi le Hallal j’avais jamais essayé. C’était pas une question de religion. Ni de politique. J’étais même plutôt tenté par l’exotisme. J’avais failli embrasser lors de mes dernières vacances à Palavas une suédoise blonde et saine comme du blé bio. Autant dire que j’avais vraiment rien contre l’exotisme.

Alors je demandais à Monsieur Djamel de m’emballer un beau gigot de veau. Je lui précisais, juste au cas où, car j’avais une forte envie d’exotisme qui me poussait dans le caleçon : « Hallal surtout ».

« Tous mes viandes sont abattues rituellement. Garanties Hallal 100%. Vous êtes membre de l’Oumma ? »

Je n’avais jamais entendu parlé de ce club de l’Oumma, mais j’étais persuadé que cela avait à avoir avec l’Hallal, les suédoises et donc sans doute un lien avec Palavas les flots.

Je filais chez moi et posais mon veau Halal sur la table de la cuisine. Je me mis à besogner ma viande qui ne sentait pas et ne saignait pas, aussi propre qu’un sexe suédois lavé au savon lavande dans un bel été languedocien.

J’étais bluffé. Je me sentis membre de l’Oumma comme instantanément adopté.

Il fallait que j’aille annoncer la bonne nouvelle à Monsieur Djamel sans tarder.

-« Monsieur Djamel, je suis entré dans l’Oumma, vigoureusement »

-« Monsieur Bobo, vous êtes un des nôtres, le plus dur c’est de rentrer, après on en sort plus »

-« C’est exactement l’impression que cela m’a fait. Surtout quand j’ai senti cette chaleur m’entourer, à force de besogner, je n’avais plus envie d’en sortir »

  • « la prière nous rapproche de dieu, il faut beaucoup besogner avant d’arriver à l’extase »

  • « Avec la viande que vous m’avez vendu, cela ne m’a pris que 5 minutes et après j’ai connu l’extase comme jamais »

Monsieur Djamel me regarda avec un scepticisme mêlé de beaucoup de compréhension et plongea sous son comptoir. Il en sortit des brochettes empaquetées.

« Entre croyants, voilà un petit cadeau de bienvenue dans ma boucherie. Pour vous revoir bientôt »

Je partis les brochettes sous le bras, quelque peu dépité. Car je ne voyais pas l’usage que je pourrais faire de ces brochettes de poulet. Le Poulet ainsi préparé c’était beaucoup trop exotique pour moi.

Au coin de la rue, je jetais le paquet dans la première poubelle venue. Puis je rentrais chez moi prendre un livre. Il faisait chaud et lourd. Mon frigo était vide, à l’exception d’un vieux steak haché sans doute déjà en train de tourner. Je refermais la porte du frigidaire rapidement, une mouche faisait des ronds dans la cuisine appâtée par la viande en pleine avarie.

La littérature de poche coutant moins cher que la viande chez le boucher, c’est ce jour là que j’ai décidé d’arrêter le gigot fourré et d’investir dans l’intégrale de Philip Roth. Je fais partie de l’Oumma de ses lecteurs. Je n’ai jamais revu la suédoise de Palavas. Aux dernières nouvelles on l’aurait vu vendre des savonnettes à la Lavande sur la plage de Ramatuelle.

Epilogue :

Philip Roth, grâce à sa tranche de foie qui aura donné ses premières sensations sexuelles à son personnage obsédé, a vendu des milliers d’exemplaires de son « Portnoy ». Ce livre publié en 1969, le troisième roman de l'auteur, lança complètement sa carrière pour le consacrer comme un des plus grands écrivains américains contemporains. L’écrivain avait, il est vrai, le sens du marketing en plus d’une imagination débordante. En sortant le bouquin alors que le Summer of Love touchait à sa fin, il prenait toute la concurrence de vitesse sur le terrain de la bagatelle mélancolique. Le livre reste en effet un hommage au plaisir... coupable. Portnoy, double imaginaire de Roth, habité comme lui par un œdipe tourmenté, aura causé bien du plaisir a ses lecteurs et bien du tourment... à la mère de l'auteur. Imaginons cependant que ce n’est pas tant l’obscénité du geste qui la choqua. Mais bel et bien que la tranche de foie n’était pas casher.

La littérature, mon cul !

Par Boris Faure

Ex plume de la ministre de la francophonie (2012-2014) , auteur et chroniqueur pour differents médias (Lesfrancais.press, Franc-Tireur, Sud Radio) Je vis depuis 20 ans à l'étranger. Après Maurice et la Pologne j'ai posé mes valises à Bruxelles où je suis membre d'un club littéraire depuis 10 ans.

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